Août 2008.
J'ai commencé à me sentir super-vulnérable le jour où j'ai appris que cet espèce de connard d'enfoiré d'Anton avait intégré la milice civile.
Faudrait que que revienne en arrière, expliquer… ça date de quoi maintenant ? Trois ans cette histoire ? Trois ou quatre, je sais plus bien, pas envie de compter. Il avait fait le forcing à ma porte pendant des semaines, des vagues de sms quatre fois par jour, des fleurs et des déclarations, j'avais la dalle, ça me faisait vibrer, il avait des yeux pas possibles, ça sentait le chaud, des phéromones hyper agressifs, je changeais de culotte chaque fois que je l'entendais parler mais je tenais bon, il avait juste un problème, sa gonzesse. Et puis j'ai fini par me dire que de toutes façons il en avait rien à fiche de cette fille, de moi ou d'une autre, que j'avais aucune raison de postuler pour un prix de morale, la première fois que je l'ai embrassé j'en tremblais, c'était plus la peine de penser à autre chose. Le sexe, top. Le sexe et la peinture, c'est tout ce qu'on partageait. Mais top. C'est monté très vite, on se voyait tout le temps, on baisait partout, j'en avais le cœur qui gonflait, à croire au bonheur. Et puis il y a eu des petits trucs, assez vite aussi. Des mots de haine quand je n'étais pas assez disponible. La jalousie, toutes ces petites feintes que je connaissais par cœur, j'en sortais du danger, j'étais même pas morte. Je l'ai surpris raciste, et moi, la connerie à ce point, ça me fait débander direct. Je l'ai vu dangereux, prêt à cogner, je me suis eclipsée avant le premier round. pour la suite, j'étais blindée, déjà vu. les pleurs, les demandes de pardon, les séductions, la haine, les menaces, les pleurs, les demandes de pardon… une fois que t'as observé le cycle une fois, tu peux prédire le jour et l'heure. ça a duré, quoi, six mois ? et puis ça c'est espacé un peu, là depuis deux ans à peu près tous les six mois, vague de messages, pneus crevés, porte taggée, ça dure une semaine et puis c'est marre, je réponds aux abonnés absents et il se lasse jusqu'à la prochaine crise.
Le coup de la milice civile, là quand même j'ai commencé à penser qu'il avait les moyens de me faire chier réellement. Au cas où, j'avais pris des photos de la porte chaque fois qu'il y avait taggé ses menaces, et je gardais ses derniers messages dans la mémoire de mon sms, ceux que j'avais là dataient de moins d'un mois, ça allait de "ta peinture c'est de la merde, t'es laide, aujourd'hui je te vois laide" à "ton prochain mec je lui fais la peau"… que des trucs malins, quoi.
Là, c'était typique du cas où, je suis allée portée plainte pour harcèlement avant d'être inscrite dans les listes de suspects.
Le commissaire qui m'a reçue, je le connaissais déjà. C'est lui qui avait pris ma plainte cinq ans avant quand j'étais sortie de l'hosto après l'histoire du taré précédent. Oui, je sais, vous allez vous dire que je fais collection. Rassurez-vous, c'est très exactement ce que m'a dit le commissaire aussi. Il se souvenait de moi, il se souvenait m'avoir appelée trois ou quatre fois après, filé son numéro direct, mais décidément, je les cherchais, les histoires pas claires, pourtant j'avais pas l'air, comme ça, enfin, pas l'air d'aimer ça quoi, plutôt l'air d'une fille bien, pas mal même, que je méritais mieux, mais qu'est ce que je leur avais fait à ces types pour qu'ils se mettent dans des états pareils, enfin, si j'avais besoin de protection rapprochée, il était toujours là, pas changé de numéro. J'essayais de pas le regarder pendant qu'il me parlait, mais la seule chose d'autre à regarder à part lui, c'était le portrait présidentiel accrochée juste au dessus de son fauteuil, j'ai commencé à avoir franchement les boules. J'essayais de me rappeler le temps où l'on pouvait encore se marrer devant l'image tronquée de ce même crâne trop petit dans le cadre doré, j'avais du mal, ça passait mal, je ne me souvenais que des représailles consécutives aux critiques juste après les élections... J'ai du passer au labo pour l'empreinte génétique, j'ai nerveusement lâché une vanne idiote sur le classement des dossiers témoins, le flic infirmier a souri, vous en faites pas mademoiselle ya pas de risque de confusion, et puis je suis sortie de là, pas trop à l'aise. Le commissaire est sorti derrière moi, m'a proposée de me raccompagner, j'étais à cran, je lui ai dit que j'allais suivre son conseil à la lettre, et m'éloigner le plus possible des mecs, et je me suis cassée.
Ça a commencé le mardi suivant. j'ai reçu un coup de fil du commissariat, "on" avait regardé mon dossier, y'avait des trucs qui pouvaient mal passer, je devais venir au poste pour m'expliquer. Des trucs ? Quels trucs ? A part deux ou trois interdits bancaires régularisés, je voyais vraiment pas ce que je pouvais avoir dans un dossier. C'est quand le type a commencé à parler d'activisme anti-gouvernemental et d'art contestaire que je me suis dit que là, c'était chaud pour mes fesses.
J'ai dit que je passerais le lendemain, le lendemain j'ai pas pu, la milice était chez moi, en train d'interroger mon fils sur ses conditions de vie, et comment ta mère se paie un grand appartement comme ça, et pourquoi t'as redoublé ta troisième, pourquoi t'as du voir un psychologue à la demande de l'institutrice en 5ème, est-ce que ta mère fume du cannabis, ils étaient là, debout, et lui mordant sa rage, j'espérais qu'il n'explose pas, j'avais moi-même du mal à garder mon calme. Ils ont fouillé un peu partout, ont ricané en retournant mes sous-vêtements, fait des commentaires sur ma vaisselle, pas faite, mon lit, encore défait, les bouquins sur mon chevet, buchowski, l'un deux a ouvert et feuilleté quelques pages, sifflé, rhaa la salope, elle lit des bouquins de cul, sont redescendus interroger mon fils, est ce que ta mère regarde des films pornos, est-ce qu'elle t'a déjà montré des films pornos, est-ce qu'elle reçoit des hommes, est-ce que tu les vois, est ce que tu l'as déjà vue baiser, il ont dit baiser, il a 15 ans, merde, je pleurais de rage, et toi, tu préfères les filles ou les garçons ? Ça a duré trois heures, ils sont repartis, la veste bien ouverte sur le taser, si vous n'avez rien à vous reprocher nous sommes là pour vous protéger.
J'ai demandé à paul de faire sa valise, et de se préparer à partir dans les prochains jours, il n'a pas dit un mot, fébrile eet grave à la fois, super-efficace, dieu que je l'aime, et puis je suis sortie boire un coup, me changer les idées, et surtout voir du monde, parler, parler, parler, comme si ça pouvait me protéger de quelquechose, comme si j'étais quelqu'un.
J'ai appelé toutes les influences de mon carnet d'adresse. les types côtés en bourse, un pote avocat, des journalistes. Ils avaient l'air assez gênés, la milice, c'est pire que la police, ils t'envoient le fisc comme pour rire, et une carte de presse, ça pousse pas nourri aux ogm, de nos jours.
C'est dans le métro que je me suis fait coincer. J'avais plus pensé aux caméras biométriques, ni à mon rendez-vous loupé chez les flics. Délit de fuite, m'a dit la keufette qui m'a passé les menottes, en serrant à mort, salope. Une nuit en garde à vue, accrochée au banc de fer dans cette cellule qui pue la pisse, ça fait réfléchir. Je passe les détails. Le lendemain le commissaire m'a accueillie avec un sourire goguenard. Comme on finit toujours par se retrouver, vous voyez. et avec ça vous êtes mère célibataire. vous savez que c'est le camp de rééducation direct pour votre gamin si vous avez affaire à nous ? C'est quand il a répété qu'il était toujours là pour me protéger, lui, que j'ai compris que ça allait encore être une histoire tordue. |